Dyo en 1888

Dyo en 1888

Bal funeste à Dyo

19 août 1888 : hameau de Mans, commune de Dyo, arrondissement de Charolles. C’est la fête patronale. Pour clore en beauté ce jour de liesse, patiemment attendu tout au long des saisons, un bal a été organisé, comme tous les ans. On s’y presse avec délices, dans le brouhaha et la cohue. Le sieur François Augros, cultivateur à Dyo, fait son apparition sur la place où l’on danse. Personne ne réserve un accueil chaleureux à cet homme de 47 ans que précède une exécrable réputation. Il a déjà été condamné pour coups et blessures graves ; tous les habitants de Dyo le redoutent… Et peut-être n’ont-ils pas complètement tort…

Début de soirée

François Augros, la mine sombre, regarde les danseurs, les badauds, les buveurs qui bavardent. À l’écart de la foule, il observe les hommes, et surtout les femmes. Puis soudain, il gagne son domicile, situé à une centaine de mètres du lieu des réjouissances. Il ne tarde pas à revenir ; il est armé de son fusil. A-t-il l’intention d’aller braconner ? En réalité, il est à l’affût, appuyé sur son fusil, près du parquet du bal. François Augros surveille sa proie. Il attend le moment favorable. Quand il juge que ce moment est enfin venu, il s’éloigne de quelques mètres du parquet, arme son fusil, puis il s’en approche à nouveau. C’est quasiment à bout portant que le paysan Charolais tire un coup de fusil sur une danseuse qui naturellement cesse tout net de virevolter. Son acte accompli, l’homme s’enfuit aussitôt. Il retourne chez lui. Il prend soin de cacher l’arme dont il vient de se servir à proximité de sa maison. La victime ? Il s’agit d’une femme que François Augros connaît fort bien. C’est sa voisine, Pierrette Deschamps, épouse Berger. Atteinte à la tête, la malheureuse a la mâchoire fracassée, et durant plusieurs jours, elle restera entre la vie et la mort. Elle finira par se rétablir. Son attentat commis, Augros n’a pas manifesté la moindre émotion. Quand on lui apprendra que Pierrette est gravement blessée, il ira même jusqu’à exprimer le regret de ne pas l’avoir tuée.

Grands déballages

Mais pourquoi en ce soir de fête, François Augros a-t-il tenté d’assassiner la dame Berger ? À son geste, le cultivateur fournit plusieurs raisons, de diverses natures : elle est sa maîtresse depuis plus de dix ans, elle ne cesse de lui réclamer de l’argent, et en plus, elle lui est infidèle ! Goutte d’eau qui, selon lui, a fait déborder le vase : le 5 août, à Dyo, quand il l’a l’invitée à danser, elle lui a opposé un refus public qui l’a exaspéré ; alors, il a décidé d’en finir. Mais… de son côté, la femme Berger clame haut et fort qu’elle n’a jamais été la maîtresse d’Augros. Elle prétend que dès l’âge de six ans, elle a été victime d’attentats à la pudeur de la part de l’accusé qui, plus tard, et à plusieurs reprises, l’a poursuivie de ses obsessions. Selon elle, si François Augros a tenté de l’assassiner, c’est qu’elle se refusait obstinément à lui. Mais la justice va, elle, avoir une tout autre thèse. Elle avance que si Augros est passé à l’acte lors du bal de la fête de patronale du 19 août, c’est parce que la femme Berger lui avait demandé des dommages et intérêts devant le juge de paix de La Clayette, en réparation des injures qu’Augros lui avait adressées quand elle avait refusé de danser avec lui, le 5 août, au bal de Dyo. Augros lui avait ensuite proposé une transaction à l’amiable qu’elle avait violemment refusée.

Questions en cascade

Le chroniqueur du journal de l’époque, chargé de relater le procès nous précise également que lors de sa plaidoirie, le défenseur soutient avec fermeté que la femme Berger était effectivement la maîtresse d’Augros. La femme Berger crie alors de sa place : « Non, Monsieur ! » Le défenseur n’en maintient pas moins son assertion et tout au long de sa plaidoirie, il n’hésitera pas à y revenir à plusieurs reprises. Or, quand il a fini, la femme Berger prend une crise nerveuse qui produit une vive émotion dans le public et chez les jurés. Cette crise nerveuse cause une impression défavorable à l’accusé. Résultat de cette opération – peut-on écrire de cette manipulation ? – l’accusé est déclaré coupable. Coupable certes, il l’est, il a tiré sur la victime, il l’a blessée avec intention de la tuer et son crime était prémédité puisque son fusil était chargé avec des chevrotines dans cette intention plusieurs heures avant le bal. Pour autant, l’amant de la dame Berger, apparemment cupide, vénale, et sachant aussi faire marcher son monde, dans les cours de fermes comme dans les cours d’assises, méritait-il d’être condamné aux travaux forcés à perpétuité ?

Texte : Albine Novarino-Pothier
Source : Le Journal de Saône et Loire
 Dimanche 14 octobre 2012

 


L’école en 1888